Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image

Europe Créative | 19/06/2013

Retourner en haut

En Haut

Pas de commentaires

Monnaie locale, un nouveau modèle socio-économique ?

Monnaie locale, un nouveau modèle socio-économique ?

Envahi depuis 2008 par des unes annonciatrices de l’effondrement du système capitaliste, nous sommes souvent piégés par le catastrophisme ambiant. Que faire alors que l’économie nous apparait à présent être une discipline si abstraite, que seuls les technocrates de Bruxelles peuvent la comprendre ? Redonner du sens à l’économie c’est la remettre à une échelle où l’on peut encore la contrôler. A Nantes, deux initiatives de monnaies locales sont à l’étude.

Vivre l’utopie

Et si nous remettions tout à plat, repartions de la base de la société capitaliste telle qu’imaginée par  Marx : je vends ma force de travail contre un salaire que je réinjecte ensuite dans l’économie. Une base ébranlée par toutes les catastrophes économiques auxquelles est soumis le vieux continent aujourd’hui.

Revenir aux fondamentaux pour l’Eco Réseau nantais, c’est remettre le citoyen au centre, redonner du sens à la communauté. Ne plus penser en termes de salariat, mais en tant que producteur de richesse un statut auquel chacun de nous peut prétendre. Devenir des « prosommateurs », à la fois producteurs et consommateurs.

Ce système n’a en fait rien de nouveau, il fût imaginé par les anarchistes catalans de 1936. Le pays qui traversait alors une forte période de trouble, voyant l’extrême-droite gagner du terrain, la contestation gronder et la misère se répandre, impulsa à quelques citoyens espagnols la force et l’envie de se regrouper en petites communautés. C’est de cette exaltation intellectuelle que n’acquirent l’école nouvelle de Francisco Ferrer Guardià, les journaux libertaires telle que Terre et Liberté, Le Roman idéa etc.
Forte de ce passé révolutionnaire, la Catalogne s’est lancée dans la formation des coopératives Eco Xarxes. L’un des premiers à avoir impulsé (ou réimpulsé) le mouvement est Enric Duran, le fléau des banques espagnoles.
Cet indigné a réussi à extorquer 492 000 euros à la Banque Centrale espagnole, en exploitant les failles de l’endettement. Cet argent, il s’en sert pour éditer un journal à 200 000 exemplaires, gratuit, où il raconte son histoire et  pour le subventionnement d’associations environnementales et solidaires. Au-delà de la consternation provoquée par cette mésaventure, c’est de la confiance et du courage qu’Enric Duran a su redonner aux citoyens espagnols. Depuis 2008, 18 initiatives d’Eco Réseau se sont développés en Catalogne et à Madrid.

En France, l’Eco Réseau du Pays Nantais a lancé il y a tout juste un an son « Confluent ». Equivalent à l’euro, il apporte le sens que la monnaie a perdu en ne reconnaissant plus pour seule valeur, que la rentabilité. Pour quatre euros par mois, chaque adhérent-producteur démarre avec un crédit de cent confluents qui vont lui servir à  payer un service auprès d’autres membres du réseau. De son côté, il s’engage à vendre ses produits au réseau à un tarif préférentiel en Confluent. Ainsi chaque membre devient le maillon d’une chaîne et apporte quelques choses aux autres. Une communauté où chacun a sa place. Quant aux « sympathisants », ils peuvent échanger directement leurs euros contre des Confluents et bénéficier de tarifs avantageux dans le réseau. Le but : se développer suffisamment pour un jour se passer définitivement de l’euro dans les échanges locaux. Même s’ils sont conscients que remettre en cause la création monétaire en France au profit de l’auto-gestion ne va pas de soi, quand bien même s’agit-il d’une initiative purement locale.

La solidarité autrement

Trop utopique donc. Et pourtant pas tant que cela si l’on en croit l’économiste italien, Massimo Amato. Sans vouloir faire de nous des anarchistes convaincus, cet universitaire réfléchit depuis maintenant quinze ans à un nouveau modèle économique, celui des monnaies locales. Un système qui existe depuis toujours, à la différence près qu’à l’époque médiévale, où ces monnaies fondantes ont connues leur apogée, elles étaient encore fortement soumises (aux abus) de pouvoir précipitant leur disparition. Or, l’intérêt aujourd’hui, est justement de faire en sorte que de tout échange ne ressortent ni perdant, ni gagnant. Un pacte de solidarité qui permettra aux salariés d’être en partie payés en monnaie complémentaire, indexée à l’euro, afin qu’ils dépensent cet argent localement. A termes les entreprises nantaises pourront être plus compétitives et augmenter les salaires.
En Italie, ce système plus juste apparaît comme une alternative aux massives délocalisations qui ont fait sombrer l’économie : « Nous en discutons depuis des années avec la CGIL (l’équivalent italien de la CGT) qui est très intéressé par ce projet et qui travaille activement pour que ce type de monnaie puisse se répandre aussi en Italie. Il nous faut reconstituer l’économie au niveau territorial. » A Nantes, le chercheur collabore avec l’équipe de Pascal Bolo et du Crédit Municipal sur l’élaboration d’une monnaie locale pour 2013.

L’économiste John M. Keynes expliquait en 1944 : « il est difficile pour les hommes de comprendre que leur monnaie n’est qu’un intermédiaire qui passe de main à main, et qui lorsque son travail a été accomplie disparait de la somme des richesses d’une nation, d’un individu, d’une communauté ». Aussi, une fois le système installé et reconnu, il nous sera possible de régler la totalité des échanges locaux par cette liquidité qui se fond dans notre quotidien, et peut-être même faire des micro-crédits en monnaie locale. A l’inverse de l’initiative décroissante des Eco Réseau, la monnaie de Nantes n’a pas une finalité sociale, mais bien économique.
Elle ne prétend pas changer la société, mais la réforme cependant de l’intérieur en permettant ce que Keynes appelait « l’euthanasie des rentiers ». Soumis à un intérêt négatif, cette monnaie doit donc être réinjectée rapidement dans l’économie. Elle nait par le travail et meurt par la consommation, pour n’avoir finalement qu’un modèle équilibré.

Il semble donc que le capitalisme nous interpelle dans un dernier râle : Quelle valeur et quelle place souhaitons-nous donner à l’argent ? La solidarité semble être la valeur que les initiatives citoyennes et politiciennes veulent remettre en avant, mais saurons-nous cette fois comment la faire vivre en évitant les dérives monétaires que nous traversons aujourd’hui ?

Pour Massimo Amato : « Peut-être n’avons-nous pas bien mesuré le coût de l’utopie ? ». Ce qui est sûre, c’est que si l’économie n’a pas le pouvoir de changer le cœur d’une société, elle peut néanmoins y contribuer fortement.

Article rédigé par Audrey SIMON, web journaliste pour Europe Créative

Laissez votre commentaire